Monsieur Lefèvre venait tous les jeudis midi, pendant presque deux ans. Toujours la même table, près de la fenêtre. Toujours le plat du jour avec un verre de bordeaux. Il arrivait à midi quinze, repartait à treize heures dix, ne dérangeait personne. Le maître d'hôtel finissait par poser son couvert sans même attendre qu'il le demande. Il faisait partie du décor, comme la cloche en laiton sur le comptoir.
Et puis, sans qu'on ait pu mettre un jeudi précis sur sa disparition, on s'est rendu compte qu'il n'était plus venu depuis quelques semaines. Puis quelques mois. On y a pensé deux ou trois fois en passant devant sa table, on s'est dit qu'il faudrait peut-être lui passer un coup de fil pour vérifier que tout allait bien. Et puis le service a repris, le téléphone a sonné pour autre chose, et l'idée est passée.
Vous avez tous vos Monsieur Lefèvre. Des visages que vous reconnaissez, des habitudes que vous suivez de loin, des gens qui font la trame discrète de votre semaine. Et vous savez aussi, au fond, que vous en perdez régulièrement quelques-uns sans jamais les rappeler — parce que prendre des nouvelles d'un habitué silencieux n'est jamais la priorité du jour, et que ces choses-là, sans rappel posé quelque part, finissent par ne plus jamais se faire.